Bien sûr, elle naurait rien à faire, rien à dire, rien à redire. Et moi non plus.
Elle était juste là, assise, à contempler le plus passivement du monde les secondes passer, puis trépasser.
Cet instant est passé comme les autres : trop vite. Avec beaucoup de choses dans ma tête.
Lespoir, tout dabord, que nous avions appris à conjuguer à tous les temps du futur, nétait plus quun arbuste chétif en sursis. On pouvait résumer les choses ainsi : elle partait, je restais. Pas de quoi écrire un scénar, pas de quoi faire Tout le monde en Parle.
Une rupture comme il sen noue vingt quatre par secondes dans lunivers entier.
Nous ne nous reverrions plus dans cette vie. Cétait aussi définitif quun point final, et aussi amer quune bonne blague dont on oublie la chute.
Cétait comme ça.
Et puis la tendresse. La profonde tendresse qui me serrait le cur à la voir mettre ce point final, tout en sachant bien quil ny aurait pas de tome 2 au livre de nos passions. Les fruits de saisons ne sont mûrs quà linstant, et caurait été une connerie dessayer de la retenir. A quoi bon. Je navais pas envie de congeler cette éphémère seconde pour la ranger dans le compartiment nostalgie. Il est bien trop rempli, il déborde.
Dun sens, je suis persuadé que Walt Disney a fait bien plus de mal aux garçons quil nen a fait aux filles. Les midinettes croient au prince charmant. Cette affirmation ne survit pas à lépreuve du temps. Ou de la lucidité, ça dépend. Mais les hommes, pauvres de nous. Walt, mon pote, tu as déconné. Comment pourrions nous nous identifier à un bel escogriffe de plus d1m80, plein de muscles et de sourire charmeur ?
Moi qui ne sais même pas monter à cheval, jaurais le plus grand mal à lui faire croire que je pourrais la réveiller dun simple baiser. Et puis, elle, quand elle dort, de toute façon, il ny a rien à faire.
Et jétais là, en train de vivre ce moment, cet instant qui après tout allait sceller dans la brume de la nostalgie une romance de quelques années, et je ne pouvais pas mempêcher de le penser. Je ne le vivais pas, je me vivais en train de le vivre. Et en plus, je men rendais compte.
Elle, elle a simplement tourné les talons, poussé la poignée de la porte, et la refermé derrière elle. Une mise en scène en trois actes, parfaitement rôdée, et déroulée avec lharmonie dun ballet classique. Elle sétait barrée, rideau.
Comment cette garce fait-elle pour que même labandon soit émouvant.
Resté seul, jai regardé la porte sexcuser davoir prit part à la scène. Elle venait de se refermer sur un souffle, emportant une brise légère partie bien plus vite quelle nétait arrivée.
Jentendais la musique de ses pas danser dans lescalier, descendre, puis disparaître, pour finalement coller un autre point final à cette soirée de merde, comme trois points de suspension dans le néant de labsence.
Je me suis levé, jai soupiré et fait un café. Histoire davoir un truc pour moccuper. Et machinalement, jai ouvert le compartiment à nostalgie. Cest le bordel.
Je suis comme un chaton en train de jouer avec une pelote de souvenirs. Je les tiens entre mes pattes, et je suis infoutu de les contrôler. Ca fuse, ça part dans tous les sens.
Je me suis souvenu de nos premiers rendez-vous. Du premier café, du premier baiser, de la première fois, de la première rencontre avec les beaux-parents. Une somme de première fois qui ne faisait que tracer une trame étrange. Une suite de pointillés dessinant un tout incertain et vaporeux.
Je pense aux soupirs que nous échangions quand nous faisions lamour. Et à la douceur de ses lèvres dans le bas de mon dos. Et à lodeur de ses cheveux qui est restée imprimée et qui me nargue sur létoffe de loreiller où elle dodelinait parfois de la tête les soirs où je parlais trop. Puis je mégare dans la futilité des questions sans réponses.
Quest ce quon a bien pu foutre pour en arriver là ?
Interrogé, le mur de la chambre décide de rester ostensiblement muet par peur des représailles. Ce mur
un pan entier exclusivement dédié à son existence.
Des photos éparpillées, des cartes postales griffonnées à la hâte, des coupures de presse, des recettes de cuisine.
Le buf mironton côtoie Java et Bornéo, îles où gamine elle avait passé quelque temps subissant le travail de son père, attaché dambassade.
A quelques encablures, le Golden Gate jette son tablier dacier sur locéan pacifique. Ici, quelques jonques sébrouent sur le fleuve jaune. Là un tigre blanc reste impassible dans un zoo du bout du monde.
Les photos, cést le miroir dAlice. On y plonge le regard, on y retourne. On retrouve le contexte, le contraste de laube sur les pyramides dEgypte, les odeurs du quartier Indien de Singapour.
Et puis il y a « nous deux », et bientôt les guillemets vont disparaître. Les personnages resteront figés, témoins dune époque révolue, précurseurs dune ère nouvelle.
Tant mieux, jai une tête dahuri ébouriffé presque trop tôt sorti de lenfance.
Le silence est sans appel, elle est donc partie.
Cétait sans doute comme ça que ça devait se passer, ne pas semmerder dadieux éplorés, ni de déclarations déchirantes.
Il y a trop de clichés crucifiés au mur de la mémoire.
Le miroir devient terne, Alice ne sourit plus.
La radio crache un rock approximatif. Le café, presque froid, est avalé dune gorgée.
Ce n'est que l'histoire d'une seconde bouffie d'orgueil et d'espoir anéanti. Il faut tourner la page, recommencer une nouvelle histoire, et réouvrir des guillemets.
Car se complaire à se réfugier dans le passé pour mieux appréhender le futur, cest très con.
Cest très humain.
Cest très masculin.
Cest juste
normal, donc ?