Vendredi 19 janvier 2007 5 19 /01 /2007 22:43
Ce n’est que l’histoire d’une seconde.
L’ombre est passée sur son gracieux visage, elle a semblé réfléchir un peu, puis la décision était prise. L’espace d’un clignement de paupière, l’instant fébrile est resté suspensif.

Bien sûr, elle n’aurait rien à faire, rien à dire, rien à redire. Et moi non plus.
Elle était juste là, assise, à contempler le plus passivement du monde les secondes passer, puis trépasser.

Cet instant est passé comme les autres : trop vite. Avec beaucoup de choses dans ma tête.

L’espoir, tout d’abord, que nous avions appris à conjuguer à tous les temps du futur, n’était plus qu’un arbuste chétif en sursis. On pouvait résumer les choses ainsi : elle partait, je restais. Pas de quoi écrire un scénar, pas de quoi faire Tout le monde en Parle.
Une rupture comme il s’en noue vingt quatre par secondes dans l’univers entier.
Nous ne nous reverrions plus dans cette vie. C’était aussi définitif qu’un point final, et aussi amer qu’une bonne blague dont on oublie la chute.

C’était comme ça.

Et puis la tendresse. La profonde tendresse qui me serrait le cœur à la voir mettre ce point final, tout en sachant bien qu’il n’y aurait pas de tome 2 au livre de nos passions. Les fruits de saisons ne sont mûrs qu’à l’instant, et c’aurait été une connerie d’essayer de la retenir. A quoi bon. Je n’avais pas envie de congeler cette éphémère seconde pour la ranger dans le compartiment nostalgie. Il est bien trop rempli, il déborde.

D’un sens, je suis persuadé que Walt Disney a fait bien plus de mal aux garçons qu’il n’en a fait aux filles. Les midinettes croient au prince charmant. Cette affirmation ne survit pas à l’épreuve du temps. Ou de la lucidité, ça dépend. Mais les hommes, pauvres de nous. Walt, mon pote, tu as déconné. Comment pourrions nous nous identifier à un bel escogriffe de plus d’1m80, plein de muscles et de sourire charmeur ?

Moi qui ne sais même pas monter à cheval, j’aurais le plus grand mal à lui faire croire que je pourrais la réveiller d’un simple baiser. Et puis, elle, quand elle dort, de toute façon, il n’y a rien à faire.

Et j’étais là, en train de vivre ce moment, cet instant qui après tout allait sceller dans la brume de la nostalgie une romance de quelques années, et je ne pouvais pas m’empêcher de le penser. Je ne le vivais pas, je me vivais en train de le vivre. Et en plus, je m’en rendais compte.

Elle, elle a simplement tourné les talons, poussé la poignée de la porte, et l’a refermé derrière elle. Une mise en scène en trois actes, parfaitement rôdée, et déroulée avec l’harmonie d’un ballet classique. Elle s’était barrée, rideau.
Comment cette garce fait-elle pour que même l’abandon soit émouvant.

Resté seul, j’ai regardé la porte s’excuser d’avoir prit part à la scène. Elle venait de se refermer sur un souffle, emportant une brise légère partie bien plus vite qu’elle n’était arrivée.

J’entendais la musique de ses pas danser dans l’escalier, descendre, puis disparaître, pour finalement coller un autre point final à cette soirée de merde, comme trois points de suspension dans le néant de l’absence.

Je me suis levé, j’ai soupiré et fait un café. Histoire d’avoir un truc pour m’occuper. Et machinalement, j’ai ouvert le compartiment à nostalgie. C’est le bordel.
Je suis comme un chaton en train de jouer avec une pelote de souvenirs. Je les tiens entre mes pattes, et je suis infoutu de les contrôler. Ca fuse, ça part dans tous les sens.

Je me suis souvenu de nos premiers rendez-vous. Du premier café, du premier baiser, de la première fois, de la première rencontre avec les beaux-parents. Une somme de première fois qui ne faisait que tracer une trame étrange. Une suite de pointillés dessinant un tout incertain et vaporeux.

Je pense aux soupirs que nous échangions quand nous faisions l’amour. Et à la douceur de ses lèvres dans le bas de mon dos. Et à l’odeur de ses cheveux qui est restée imprimée et qui me nargue sur l’étoffe de l’oreiller où elle dodelinait parfois de la tête les soirs où je parlais trop. Puis je m’égare dans la futilité des questions sans réponses.
Qu’est ce qu’on a bien pu foutre pour en arriver là ?

Interrogé, le mur de la chambre décide de rester ostensiblement muet par peur des représailles. Ce mur …un pan entier exclusivement dédié à son existence.
Des photos éparpillées, des cartes postales griffonnées à la hâte, des coupures de presse, des recettes de cuisine.

Le bœuf mironton côtoie Java et Bornéo, îles où gamine elle avait passé quelque temps subissant le travail de son père, attaché d’ambassade.
A quelques encablures, le Golden Gate jette son tablier d’acier sur l’océan pacifique. Ici, quelques jonques s’ébrouent sur le fleuve jaune. Là un tigre blanc reste impassible dans un zoo du bout du monde.

Les photos, c’ést le miroir d’Alice. On y plonge le regard, on y retourne. On retrouve le contexte, le contraste de l’aube sur les pyramides d’Egypte, les odeurs du quartier Indien de Singapour.

Et puis il y a « nous deux », et bientôt les guillemets vont disparaître. Les personnages resteront figés, témoins d’une époque révolue, précurseurs d’une ère nouvelle.
Tant mieux, j’ai une tête d’ahuri ébouriffé presque trop tôt sorti de l’enfance.

Le silence est sans appel, elle est donc partie.
C’était sans doute comme ça que ça devait se passer, ne pas s’emmerder d’adieux éplorés, ni de déclarations déchirantes.

Il y a trop de clichés crucifiés au mur de la mémoire.
Le miroir devient terne, Alice ne sourit plus.

La radio crache un rock approximatif. Le café, presque froid, est avalé d’une gorgée.
Ce n'est que l'histoire d'une seconde bouffie d'orgueil et d'espoir anéanti. Il faut tourner la page, recommencer une nouvelle histoire, et réouvrir des guillemets.
Car se complaire à se réfugier dans le passé pour mieux appréhender le futur, c’est très con.

C’est très humain.
C’est très masculin.
C’est juste … normal, donc ?

Par Glorfindel - Publié dans : Leçon de chose
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